Sabine Pirolt

Journaliste reporter
TENDANCE

Détox: comment ça marche

Chasser les toxines à coup de smoothies de légumes ou de jours de jeûne est à la mode. Enquête autour d’un phénomène qui prend de l’ampleur.

Santé S’alimenter de façon saine et équilibrée tous les jours et non pas pendant trois semaines par année, avec un programme détox, c’est le conseil de Dimitrios Samaras, médecin et spécialiste en nutrition clinique. © Shutterstock

Détox. C’est le nouveau mot à la mode. Les librairies regorgent d’ouvrages sur le sujet. Sur leurs couvertures, des smoothies verts et des armées des légumes au garde-à-vous, prêts à mener la guerre aux vilaines toxines. Et, comme le marché est prometteur, des entreprises de livraison de jus détoxifiants se sont lancées aussi bien en Suisse romande qu’en Suisse alémanique. Nouveau concept de restauration consacré au bien-être, l’entreprise Takinoa, qui a ouvert un restaurant à Lausanne et s’apprête à en ouvrir deux autres en Suisse romande, prévoit elle aussi une gamme de repas détox. Basée à Morges, Amy Webster, une conseillère en nutrition d’origine américaine, a, elle, lancé un programme de détox online. Alors, efficace la détox? Qu’en disent ceux qui ont essayé? Comment ça marche et comment la pratiquer? Faut-il jeûner? Ne boire que des jus et des smoothies de légumes durant une semaine entière? L’Hebdo a mené l’enquête.

Oui, ça marche!
Lorsque l’on écoute les Romands qui se sont lancés dans une cure de détox parler de ses bienfaits, on se demande s’ils ne sont pas tous membres de la Confrérie des légumes pressés. De l’avis unanime, les effets bénéfiques sont nombreux, à commencer par un regain d’énergie, une peau embellie, une meilleure qualité de sommeil et une sérénité retrouvée. Et cela, sans éprouver de sensation de faim.
La Vaudoise Caroline, végétarienne convaincue depuis des décennies, souffrait d’insomnies depuis de nombreuses années. «Grâce à la détox que j’ai suivie au printemps dernier, je dors sans me réveiller la nuit. Je ne m’attendais pas à ça. Et je suis persuadée que ce n’est pas psychologique. En fait, je voulais juste me recentrer sur ma nutrition. Mon mari, qui m’a suivie dans ma démarche, est devenu, lui, plus résistant et tombe moins malade.» La Neuchâteloise Stéphanie Dellandrea, mère de trois enfants et active professionnellement, parle des effets surprenants apportés par les jus et les smoothies de légumes. «Le sommeil devient plus réparateur, la peau plus douce et j’ai atteint mon poids idéal. Durant la cure, je me sentais zen et pleine d’énergie. Depuis, je continue les jus le matin et à midi.» Mère de famille et psychologue, Svea Nielsen, elle, évoque d’autres résultats positifs. «Durant la cure, les idées deviennent plus claires, plus fluides, comme s’il n’y avait plus d’interférences. Et la fatigue a disparu. De plus, les smoothies et les jus sont plus vite faits qu’un repas normal.»

Phénomène commercial
Pour ceux qui n’ont pas le temps de préparer leurs jus, il existe des solutions toutes prêtes, livrées en paquets express à domicile. Le marché est en plein boom et permet de mesurer le phénomène détox. A Lausanne, Wendy Vanhonacker a créé Fit‘n’Tasty au début de l’année. Trois personnes y travaillent à plein temps. S’inspirant de ce qui se fait aux Etats-Unis, la jeune femme propose des repas sains, équilibrés et diététiques, mais également des cures de détox d’un à cinq jours, soit des jus de fruits et légumes biologiques et de la région pressés artisanalement juste avant leur livraison. «Dans la région, nous comptons déjà une centaine de clients par mois pour les jus. Ce sont surtout des femmes entre 25 et 35 ans. Je suis sûre que nous ne sommes qu’au début d’un phénomène. A New York et en Californie, on trouve de vastes magasins consacrés à la détox.» Le prix pour cinq jours détox à cinq jus par jour? Trois cent dix-neuf francs. Le prix comprend des recettes pour un repas léger à midi.

Autre entreprise qui surfe sur la vague des boissons purifiantes, Detox Delight. Basée à Zurich, elle s’est lancée voici dix-huit mois et emploie quatre personnes. Si les légumes ne sont pas bios, ils sont mûrs lors de la cueillette et proviennent de la région. Responsable de projet, Véronique Frémond explique: «Actuellement, nous en sommes à 30 commandes de jus détox par semaine. Et ça augmente régulièrement. Nous livrons dans toute la Suisse.» Comme sa consœur lausannoise, elle confirme que le phénomène est promis à de belles années. «Nous avons des feed-back positifs, les gens se sentent bien après de telles cures.»

Détox collective sur Facebook
Comment expliquer ce bien-être? Les smoothies verts ont-ils un effet dopant? Amy Webster, qui a fondé le site Simplement cru, propose des détox online deux fois par année. Elle a commencé ce printemps et la deuxième détox qu’elle organise a démarré le 20 septembre. Simple, contemporain et efficace, le concept séduit. Pas moins de 80 personnes de toute la Suisse romande et même de l’étranger la suivent. Une détox collective en quelque sorte. Elle précise qu’elle s’adresse aux bien portants qui désirent rester en bonne santé. Page Facebook sur laquelle les participants peuvent partager leurs expériences et leurs doutes, e-mails quotidiens d’encouragement, propositions de recettes et d’activités physiques (en douceur), réponse aux nombreuses questions: cette ex-conseillère en communication ne chôme pas.

Trois formules au choix
Alors, miraculeuse la détox? Assise dans sa vaste et lumineuse cuisine où des graines germées poussent dans de grands bacs, Amy Webster explique le phénomène. Tout d’abord, elle rappelle que, dans notre société occidentale, nous consommons une nourriture trop riche, trop sucrée, trop grasse, trop salée et en trop grande quantité. «Notre organisme est surchargé. Quand on boit des jus ou des smoothies, ils passent rapidement dans le système digestif. L’énergie qui était utilisée à la digestion d’aliments est donc disponible pour d’autres tâches, pour nettoyer notre corps de toutes les toxines accumulées par exemple.» Lors d’une cure, ces dernières sont éliminées par les urines, les selles, la peau, les muqueuses, etc. C’est un vrai nettoyage.

Mais pourquoi faire un nettoyage à la sortie de l’été? «Cela permet de mettre les pendules à l’heure après les grillades et le relâchement des habitudes alimentaires des vacances. Et c’est l’occasion de se préparer pour l’hiver.» Loin d’être une djihadiste du smoothie, Amy Webster propose trois formules: tout jus, tout cru (fruits, légumes et crudités mais sans corps gras) et la version la moins contraignante nommée Easy pour le cru/cuit: jus, fruits, légumes, crudités et céréales cuites sans gluten. Toutes durent trois semaines. La première est une semaine d’organisation et d’approche, durant laquelle il s’agit de faire les courses, de se procurer le matériel nécessaire et d’éliminer une mauvaise habitude par jour, par exemple le café. La deuxième semaine est celle de la cure. Quant à la troisième semaine, elle sert à réintroduire les aliments éliminés au fil des jours.

Le regard du médecin
Au fait, quelle est la définition exacte de la détoxification? Et que se passe-til dans le corps d’une personne qui entreprend une cure? Médecin consultant à l’unité de nutrition des Hôpitaux universitaires de Genève, Dimitrios Samaras est spécialiste en médecine interne et en nutrition clinique. Sa définition de la détoxification est précise: «C’est l’augmentation de l’activité des enzymes de phase 2 du foie. Ces enzymes de phase 2 vont rendre solubles toutes les substances qui vont circuler dans notre corps et qui pourraient s’y accumuler sans en être excrétées. Ces toxines, rendues solubles, seront alors éliminées par les selles, l’urine, la sueur.» Les toxines, qu’est-ce exactement? Ce sont certains additifs, des pesticides, des antibiotiques et des métaux lourds présents dans les aliments. Les légumes les plus détoxifiants sont le brocoli, le chou, le céleri, les oignons. Selon lui, deux choses restent obscures aujourd’hui: la question de savoir ce qui est considéré comme une toxine ainsi que l’effet de la présence de toxines dans le corps et l’effet attendu si on en diminue la quantité. «Scientifiquement, le niveau d’évidence n’est pas bon.» Pas facile en effet de mesurer le bien-être des gens. C’est une notion très subjective, elle n’est ni carrée, ni mathématique.
Outre les jus, il existe une autre façon de pratiquer la détox: le jeûne. Dans ce domaine également, les ouvrages foisonnent et des cliniques proposent des séjours zéro calorie, ou presque. Ce qu’en pense Dimitrios Samaras? «Le jeûne, c’est une autre histoire. Les quatre ou cinq premiers jours, la personne va puiser de l’énergie dans ses muscles puis de plus en plus dans ses graisses.» Ces graisses produisent des corps cétoniques, donc des toxines. Les corps cétoniques ont des effets euphorisants, comme l’alcool, par exemple. Cela explique le bien-être ressenti lors d’un jeûne. Son conseil? «S’alimenter de façon saine et équilibrée tous les jours et non pas pendant trois semaines par année, avec un programme détox.»

Détox, smoothies et jus verts, cette mode fait sourire les professionnels de la santé du Centre Kousmine, à Vevey. Conseillère en nutrition, Nathalie Sauthier rappelle que la doctoresse Catherine Kousmine – qui a œuvré pour montrer la dépendance étroite entre la santé et l’alimentation – prescrivait à ses malades des détox voici cinquante ans déjà. «Le but est de soulager le foie qui est le maître de la détoxification. Elle parlait de régime «hypotoxique». Une détox, ce n’est pas anodin. Il vaut mieux faire un bilan préalable chez un professionnel de la santé avant de se lancer.» Médecin ayant collaboré avec la doctoresse Kousmine, Luc Moudon, lui, met en garde ceux pour qui la détox ne serait qu’une parenthèse avant de se relancer dans la malbouffe. «La flore intestinale s’entretient tout au long de l’année. Ce que l’on mange influence notre santé, notre énergie et notre sommeil.» Il tient cependant à préciser qu’un peu de toxines n’a jamais tué personne. Au contraire. «Les toxines agissent comme un vaccin le jour où le corps y est confronté. Les gens qui mangent tout bio n’ont pas ce système de défense. J’ai vu, chez ces personnes, des cas de cancer que l’on ne voit pas autrement.» On peut donc avaler un cheeseburger en toute bonne conscience? «Certaines personnes sont très polluées et se portent bien. Tout est une question d’équilibre et de constitution.» Chic alors… Un steak-frites, s’il vous plaît!

Téléchargez le pdf Paru le 18/10/2014
Quels sont les aliments détox?

Chou sous toutes ses formes (vert, rouge, fleur, frisé, pommé, de Bruxelles, brocoli), radis blanc et noir, artichaut, céleri, fenouil, betterave rouge, épinards, asperges, algues, persil, ail, oignon, citron, fruits rouges (fraises, framboises, mûres, airelles), pomme, curcuma, thé vert, reine-des-prés, romarin, quinoa.